Pierre Duterte-10

Pierre Duterte

“photographies”

 

du 14 juin au 3 juillet 2010

from 14 june to 3 july 2010

Pourquoi le Japon ?…

On donne aux enfants des crayons de couleur pour représenter le monde.

Les aînes, eux, savent que toute la couleur du monde est dans le noir, comme dans l’encre des mots.

La photographie, telle qu’elle est pratiquée par Pierre Duterte, en dit encore bien plus : c’est du noir et blanc, mais on y voit des verts brillants et des rouges mats, on y sent la texture du monde, depuis les bruns rugueux des tuiles jusqu’au beige poudreux d’un escalier immémorial. Des mains sortent de l’œil, et les doigts recueillent les miettes de poussière humide sur une statue sans âge et la fourmi qui chemine sur le bambou. Le nez s’en mêle, hume le parfum des acacias et capte la fumée d’un feu de bois quelque part hors champ. L’oreille entend bruire les branches…

Duterte ne raconte rien. Inutile de chercher du pittoresque, de l’admirable ou du pathétique dans ses œuvres.

Ses images sont celles du Japon, mais on croit entendre une des suites pour violoncelle seul de Bach, autres exercices en blanc et noir.

Pourquoi le Japon ? Je soupçonne que la séduction du bouddhisme zen n’y est pas indifférente, et particulièrement son absence d’explications.

Dans un monde où celles-ci pleuvent dru à chaque instant de la vie, où des myriades de gens sans cesse expliquent tout, de l’art de faire le pain à la raison d’élections perdues, c’est un grand repos.

Avant de regarder les photos de Duterte, je propose, pour mieux les goûter, cet apologue zen.

Un grand poète zen, Minagawa Shunzaemon, rendit un jour visite au maître Ikkyu, chef d’un temple. Celui-ci lui demanda des nouvelles de sa province. « Les corbeaux croassent, les moineaux gazouillent, la rivière coule dans le champ, le vent le balaie », raconta le poète. Ikkyu lui offrit le thé et lui récita les vers suivants :

« Je voudrais vous servir un mets délicat,

Hélas, le zen ne peut rien offrir. »

A quoi Shunzaemon répondit :

« L’esprit qui ne peut m’offrir que du rien

est le vide originel,

un mets délicat entre tous. »

Et le maître ému lui déclara : «  Vous avez beaucoup appris ! »

L’on comprend alors la fraîcheur et la paix des photos de Pierre Duterte.

Gérald Messadié